La date de 1898 apparaît comme le point de départ traditionnel de la maison. Elle doit cependant rester, à ce stade, une date de travail: .
Ce que les documents prouvent en revanche, c’est qu’au tout début du XXe siècle la Brasserie Paul est déjà une adresse connue de Rouen. La cinquième édition anglaise du Baedeker Northern France, publiée en 1909, la cite parmi les brasseries de la ville sous la forme: « Brasserie Paul, Rue Grand-Pont 77 (band) ». La précision « band » signale la présence d’un orchestre.
La mention dans un guide Baedeker n’est pas anodine. Ces guides, destinés aux voyageurs internationaux, sélectionnaient les établissements jugés utiles ou remarquables. Elle prouve donc qu’en 1909 — bien avant la société Kohler & Criblez — la Brasserie Paul possédait déjà une visibilité dépassant le cadre local. Elle constitue aussi, à ce jour, l’un des jalons datés les plus solides pour la période encore mal connue allant de 1898 aux années 1930.
La « grande salle de limonade » : verrière, végétation, service nombreux et décor monumental. Carte postale, début du XXe siècle.
La photographie intérieure révèle un établissement conçu pour recevoir beaucoup de monde. La verrière, les luminaires, les banquettes et le personnel en tenue inscrivent la maison dans la culture des grandes brasseries urbaines de la Belle Époque.
Entrer dans la Brasserie Paul au début du XXe siècle devait produire une impression bien différente de celle d’un « simple café ». La lumière descendait de la verrière, se réfléchissait dans les glaces et les luminaires, tandis que les tables se succédaient sous la surveillance d’un personnel nombreux. Les cartes postales figent les serveurs dans la pose ; elles laissent pourtant deviner, derrière cette immobilité, le bruit des conversations, le déplacement des chaises et le rythme d’une maison capable d’accueillir une clientèle considérable.
La présence d’un orchestre, signalée dès 1909 par le Guide Baedeker, ajoute une dimension sensible à ce décor. On venait y prendre un verre ou dîner, mais aussi écouter de la musique, attendre un rendez-vous et observer la ville. La brasserie appartenait à cette culture urbaine où le café devient un salon ouvert : un intérieur privé offert, pour le prix d’une consommation, à ceux qui souhaitent lire, travailler, converser ou simplement demeurer parmi les autres.